Les papilles gustatives en émoi, il dresse la table.
Soudain un départ pour une intervention l'arrache à sa préoccupation culinaire.
Dans l'ambulance, qui une fois de plus martèle la ville à grands coups de klaxon, Bernard marmonne :
« On part pour une Tentative de suicide dans les escaliers, place... ».
Une voiture de police est déjà sur les lieux. Elle est stationné à contre sens sur le couloir des bus. L'attitude d'un fonctionnaire qui indique l'entrée de l'immeuble laisse présager quelque chose de grave.
Au sous-sol, par le jour de l'escalier, on aperçoit un homme affalé dans une nappe de sang.
Une femme s'affaire à son chevet. Elle pratique le massage cardiaque. Ses gestes sont efficaces.
« Je suis médecin, mon cabinet est dans la montée, j'ai entendu un grand bruit dans l'escalier je suis venue voir. Je pense qu'il est tombé de haut... » explique-t-elle aux pompiers.
Pendant que l'un d'entre eux prépare le matériel de réanimation, Bernard s'assure qu'une convergence médicale a bien été envoyée.
Enjambant la victime, Cendre prend le relais au massage. Dans cet espace exigu au sol rendu glissant par une flaque de sang cramoisi, sa position ne sera pas tout à fait conforme à celle enseignée dans les manuels de secourisme...
Le SAMU arrive. Le médecin procède à un examen minutieux de la victime, constate les nombreuses blessures. Dans son regard se lit un sentiment d'impuissance. Pourtant, l'impossible est tenté : intubation, défibrillation, injection intra cardiaque.
Tous les efforts seront vans.
Résignés, ils rangent le matériel : tout ce qui a été en contact avec la victime est mis de côté, un sac poubelle reçoit les compresses souillées, les aiguilles sont jetées dans une boîte sécurisée.
Un deuxième véhicule de pompier est appelé pour nettoyer la montée d'escalier.
Un officier de police judiciaire effectue les premières constatations. Son adjoint, une femme, note avec attention ses observations.
« Somme en présence d'un homme d'environ 45 ans, de type européen, corpulence assez forte. Il est vêtu d'un jean gris de marque Lewis. Maillot bleu, chaussure de type basket. La victime a fait une chute d'environ... du neuvième étage » précise un policier du dernier étage.
Dans l'immeuble personne ne connaît la victime. Il réside à l'autre bout de la ville et chacun se demande ce qui l'a poussé à mettre fin à ses jours ici.
Dans l'après-midi, l'ambulance sera souvent sollicité, mais rien de trop grave : un accident de la circulation, une chute dans le tram, un malaise à domicile.
En début de soirée l'équipage du VSAB apprendra que la personne qui s'est jetée dans l'escalier était atteinte du virus H.I.V.
Cendre regarde aussitôt ses mains, elle n'ont pas la moindre trace de blessure, ça le rassure.
Les pompiers travaillent au maximum avec des gants de protection, mais il est parfois des tâches difficiles à accomplire avec des gants...
Au téléphone, l'officier de garde s'entretien avec le médecin responsable des maladie infectieuses. Il est décidé que, par précaution, tout le personnel impliqué dans cette intervention serait convié à un entretien et à un test de dépistage.
Le repas du soir est vite expédié. Soirée télé entrecoupé de deux autre interventions.
Minuit couché, minuit trente réveillé. Cendre a du mal à sortire de son premier sommeil.
L'ambulance décale pour malaise sur la voie publique.
« Les pompiers, c'est pour lui, il a bu un coup de trop, faut le ramener chez lui ! » leur dit un groupe d'individus passablement éméchés.
Les secouristes examinent la victime et expliquent, que s'agissant d'un cas d'ivresse ur la voie publique, c'est la police qui la prendra en charge.
Devant leur refus de conduire l'alcoolisé à l'hôpital, les noctambules menacent, insulte les hommes du 18, s'en prennent à l'ambulance, la secoue.
Pour ramener le calme, la police est demandé en renfort.
Avant qu'elle n'arrive, les agitateurs se dispersent dans la ville, chahutant au passage quelques cabines téléphoniques, renversant des poubelles.
Enfin Cendre retrouve son lit, sitôt couché, sitôt endormi, son esprit vogue vers les alizés. C'est une tempête de décibels qui le tire de son lit.
L'ambulance décale avec le fourgon pompe tonne. C'est un accident de la circulation. Deux blessés légers qui refusent l'hospitalisation, ce qui convient tout à fait à l'un des conducteurs, avocat prestigieux, auteur ce soir d'un refus de priorité.
Cendre tente une nouvelle escale dans son lit.
Un nouveau départ déchire son sommeil. Quelle hure est-il ?
Les chiffres verts du radio réveil vacillent.
Déjà trois heures du matin !
Il s'habille gauchement, et tout en dévalant l'escalier, tâche de faire le compte de ses interventions. Quatorze ou quinze. Il est vidé, marche au radar, cette garde prend les allures d'un puzzle dont il n'arrive plus à assembler les éléments.
C'est pour un malaise éthylique dans un quartier populaire du centre ville que l'ambulance décale. Des étudiants fêtaient la licence. L'un d'eux glisse dans le coma. Une convergence médicale est demandée.
L'étudiant est corpulent, son évacuation sur un matelas coquille dans un escalier étroit ne se fait pas sans bruits.
Ce sont probablement eux qui au rez-de-chaussée ont intrigué le patron d'une boulangerie. En abandonnant son fournil pour assister à l'évacuation de la victime, il libère des effluves de pain chaud et promet aux secouristes des croissant pour le petit déjeuner.
Cendre retrouve son lit et dans cette nuit qui chavire, voudrait s'ancrer définitivement dans son port d'attache.
Cinq heure du matin, une autre tornade de décibels s'abat sur lui. Comme le boxeur sonné par un uppercut qui se relève, il s'habille, monte dans l'ambulance. Ils partent pour un renfort sur un accident de la circulation. Le SAMU est déjà sur place. Un message radio demandant la présence d'une deuxième équipe médicale laisse présager quelque chose de sérieux.
Cendre a le pressentiment que les images qu'il va découvrir seront dramatiques.
Au loin scintille un ballet de gyrophares. L'équipage armé de son matériel de premier secours se présente au véhicule PC. Il est directement engagé sur l'intervention.
Il n'y a u'un seul véhicule en cause mais dans quel état ! Des Sapeurs-pompiers pratiquent le massage cardiaque sur une personne éjectée à plusieurs mètres d'une « Golf ».
A son bord se trouvent encore trois autres personnes. Des jeunes. Tout espoir semble écarté pour la passagère avant. Quelqu'un la recouvre même d'un drap.
Cendre et ses collègue concentrent leurs efforts sur les passagers arrière. Une jeune fille ne semble pas trop grièvement atteinte. En revanche, son compagnon littéralement emprisonné dans un amas de ferraille hurle de douleur. Il est perfusé, placé sous oxygène.
Le bruit de la machine qui découpe, rogne le métal rajoute à l'angoisse. Le toit de la voiture est déposé, une planche est engagée pour sortire la jeune fille. Quelqu'un lui tient la main, tente de la réconforter. Elle est installée sur un matelas coquille, puis dirigée vers l'ambulance.
Un médecin l'examine plus attentivement et ordonne son transport vers l'hôpital. Pendant qu'on lui administre des soins elle veut connaître l'état de ses camarades.
Cendre, comme le praticien, se contente de lui dire que c'est très grave.
Elle insiste, lui demande pourquoi on a recouvert son amie d'un drap.
En parlant de la passagère avant. Cendre emploie l'imparfait.
La passagère comprend.
Après un long silence, elle parle de l'accident :
« On rentrait de boîte, je m'étais assoupie. J'ai senti que la voiture zigzaguait, mais je croyais que A. le conducteur le faisait exprès et puis j'ai entendu un grand bruit... Puis elle reprends : on savait qu'il buvait, mais jusqu'à présent, il avait toujours ramené la voiture ».
En rentrant à la caserne l'ambulance passe par le boulanger du petit matin. Celui-ci, tout penaud, fait signe que les croissants ne sont pas cuits.
Huit heures, enfin l'heure de la relève. Cendre échange quelque mots avec ses collègues de la garde montante.
« 24 heures de tourmente, trois morts, peut-être le SIDA, même pas les croissants. Je rentre vite me coucher à la maison, mon week-end est en train de faire naufrage ».
C'était un vendredi presque ordinaire à la caserne du centre ville de Grenoble.
Si Cendre c'était moi, le narrateur pourrait être n'importe lequel de ceux avec qui j'ai eu la chance de réaliser autan d'interventions.



