Un soir de l'été 2003, la caserne bourbonnaise de Marcillat-en-Combrailles (03) est la proie de flammes qui se propagent à grande vitesse. Ni les SP volontaires locaux, ni les renforts ne pourront empêcher son entière destruction. Mais loin de se laisser abattre, les volontaires se promettent alors de remettre sur pied un nouveau centre dans les 48 heures. Récit d'une mésaventure à double détente.
Vendredi 27 juin 2003, vers 22 heures, à Marcillat-en-Combrailles, petite commune du sud-ouest de l'Allier, quatre camarades sapeurs-pompiers de retour d'intervention sont attablés au foyer de leur caserne en train de discuter. Et, soudain : « il y a eu une coupure d'électricité, confie le lieutenant Christian Henri. Sorti dehors pour aller chercher ma lampe, j'ai aperçu des lueurs à travers les carreaux opaques de nos locaux ; je me suis approché et j'ai alors vu qu'il y avait le feu ». La caserne de Marcillat, c'est un condensé de toutes les valeurs qui se rapportent à l'esprit sapeur-pompier. C'est un centre que les SP volontaires ont eux-mêmes construit en 1974 à partir des locaux d'une ancienne gare. Les sapeurs-pompiers maçons, électriciens, plâtriers ont uni leurs forces pour faire de cet endroit, dont personne ne voulait plus, la nouvelle maison des forces de secours. Et depuis trente ans, dans le pays de Combrailles, à la lisière de l'Allier, de la Creuse et du Puy-de-Dôme, les sapeurs-pompiers de Marcillat défendent leur village avec d'autant plus d'engagement et de conviction qu'ils ont leur propre lieu bien à eux pour se retrouver. « J'ai crié à mes trois copains qu'il y avait le feu dans la remise. J'étais sûr à ce moment-là qu'on allait pouvoir coiffer le feu avec les extincteurs. Seulement une fois ouverte la porte entre les vestiaires et la remise, il nous a été impossible de rentrer tellement les fumées étaient épaisses ! J'ai bien essayé d'atteindre la portière du fourgon en vue de le faire démarrer pour défoncer la grande porte de devant... mais les gars m'ont tiré in extremis en me disant que j'allais y rester ».
Impuissants devant la caserne en feu
Le soleil est alors en train de se coucher sur un village plongé dans la torpeur d'un été de canicule. Les fenêtres ouvertes des maisons en recherche d'air laissent se répandre les premiers appels à l'aide. « J'ai été appelé par la secrétaire de mairie qui, habitant juste derrière la caserne, a pris peur en entendant des explosions, et m'a demandé si je pouvais aller voir ce qui se passait », se souvient l'adjudant-chef Gérard Cluzet. « Je suis descendu et j'ai vu les collègues se démener devant l'incendie. En un quart d'heure, tout l'effectif de la caserne était réuni, éprouvant un même terrible sentiment d'impuissance face à ce feu gigantesque qui dévorait notre caserne. » Les quatre premiers sapeurs-pompiers témoins du drame se démènent tant bien que mal. « On n'a pu accéder à aucun moyen de matériel incendie, explique le lieutenant Henri. La seule chose qu'on a pu faire c'est de ramasser deux malheureux tuyaux qui séchaient. On a les a branchés sur une bouche de lavage, et on a commencé à arroser... Il faisait chaud, j'étais en short debout sur la fenêtre et j'arrosais... il y avait de grosses explosions, cela pétait fort, et les gars me disaient de descendre... je leur répondais : c'est pas grave, ce sont les pneus qui pètent... mais il s'est avéré que non, ce n'étaient pas les pneus, mais les bouteilles d'ARI gonflées à 300 bars qui explosaient à l'intérieur du fourgon ! »
Mouvements de solidarité
Le chef du centre de Marcillat, le capitaine Jean-Marc Lagoutte, est alors sur la route du retour de Moulins où il travaille comme directeur d'une Mutuelle. « La femme de mon adjoint m'appelle en me disant de faire au plus vite car la caserne est en train de brûler. Sur le coup je n'ai pas pensé à notre bonne vieille caserne mais au nouveau centre qui était en cours de construction. Pour moi comme pour tout le monde, c'était une ancienne gare, un véritable monument, elle ne pouvait pas brûler. On n'imaginait pas une seconde qu'une bâtisse tout en pierres de taille puisse brûler comme cela en dix minutes ! » Très rapidement, la population se rend sur les lieux et offre ses services. Choqué par la scène, chacun veut se rendre utile, les uns en apportant de l'eau, les autres en réconfortant les sapeurs-pompiers dans le désarroi. Un élan de solidarité s'organise. Puis ce sont les fourgons des centres voisins qui interviennent et circonscrivent un sinistre qui a tout englouti : bâtiment, véhicules et matériels. Vers une heure et demie du matin, les sapeurs-pompiers des casernes d'Evaux-les-Bains venus de la Creuse, de Pionsarde, de Néris-les-Bains, de Commentry et de Marcillat étaient toujours présents sur les lieux.... « Il y a vraiment des choses bizarres qui se sont déroulées, confie le capitaine Lagoutte, pendant l'intervention je leur ai fait arrêter leur porte-lance parce que j'avais l'impression qu'un véhicule tournait. Il y en a un qu'on n'arrivait jamais à faire démarrer et comme par hasard, en plein feu, il s'est mis en route. Son klaxonne a déchiré le silence et fait pin-pon pendant une bonne seconde. C'était aberrant. En fait, les experts nous ont expliqué que les gaines en plastique ont fondu, facilitant ainsi le contact des fils. On a tous eu la chaire de poule car ce véhicule était celui que dorlotait un de nos collègues mort un an auparavant... on s'est dit qu'il nous faisait un petit coucou de là haut. »
Un centre à nouveau opérationnel en 48 heures
Il n'en fallait pas plus pour que les sapeurs-pompiers de Marcillat se mobilisent et resserrent les rangs. Là où d'autres auraient flanché, baissé les bras, dégoûtés devant un tel coup du sort, ils décident de donner un coup de menton au destin et se promettent de remonter un centre afin d'être opérationnels d'ici au lundi ! Les sapeurs-pompiers du groupement Sud de l'Allier jouent à plein la mutualisation en leur donnant matériel et véhicules, en l'occurrence un VSAB et un fourgon de réserve. Mais encore faut-il les rassembler et les protéger sous un toit... Le père d'un des sapeurs-pompiers met alors à disposition un hangar pouvant servir de caserne provisoire.
Et pendant 48 heures, les dix-sept volontaires de Marcillat présents (trois d'entre eux étant en vacances) vont exprimer leur savoir-faire et leur talent : les sapeurs-pompiers charpentiers, couvreurs, plombiers, maçons se relayent pour faire du hangar un endroit opérationnel. La caserne était déjà en construction. « Pendant 48 heures, on a tous bossé sans compter !, témoigne le capitaine Lagoutte, les femmes de pompiers se sont beaucoup mobilisées en nous préparant les repas par exemple. On se retrouvait tous ensemble chez moi pour manger le midi et le soir, maris, femmes et enfants, afin d'évacuer la pression et la fatigue... On en avait besoin ; cela nous a servi de cellule psychologique ». Pari gagné : le chantier est achevé le dimanche soir. Dans la foulée, le sénateur-maire Barrot officialise la continuité du service en coupant le ruban d'inauguration devant le hangar-caserne. Le soir même, éreintés et meurtris, ils sont trente-sept à se réunir chez le capitaine Lagoutte pour fêter leur victoire sur le sort.
Le nouveau CS
Les peintures au pastel accrochées au-dessus du bureau du chef de centre rappellent en quelques traits la fière allure de l'ancienne caserne. Depuis qu'ils ont intégré leurs nouveaux locaux le 1er octobre 2003 après trois mois passés dans le hangar aménagé, les sapeurs-pompiers ont eu le temps de surmonter, de « digérer » l'incendie du CS, ce qui ne leur empêche pas pour autant d'en conserver un souvenir ému. Ils se devaient de toute façon de réagir positivement. Dans ce petit centre rural aux confins de l'Allier, à 600 mètres d'altitude sur les contreforts du Massif central, les vingt sapeurs-pompiers à l'effectif ont à défendre un secteur accidenté particulièrement sensible. Le bassin de risques couvre neuf communes (3 600 habitants) dont la plus éloignée est distante de 20 kilomètres. « Nous ne faisons peut-être que vingt-cinq accidents de voiture dans l'année, mais ils sont souvent très graves, en raison du caractère accidenté, sinueux, de nos routes. Particulièrement en hiver où la praticabilité est très difficile. C'est pourquoi nous avons un FPTSR. »
Dans la nouvelle remise lumineuse, on retrouve également un VSAB, un CCF (les Combrailles, très feuillues, sont une des trois zones à risque feu de forêt du département), une VL, une motopompe roulante. La moyenne d'âge de l'effectif qui assure les deux cents sorties par an est d'environ quarante ans. Une cinquantaine de sapeurs-pompiers se sont succédé depuis la création du corps en 1972. A l'époque, le capitaine Lagoutte, considéré par ses hommes comme le dernier des Mohicans, était le plus jeune de l'effectif.